LE SUCRE : C’est une affaire de goût, doux pour les uns, amer pour les autres. Au XVIIème siècle, le café se prenait rarement sans sucre, son amertume n’étant guère prisée des européens.

A mesure que cette boisson s’est diffusée, la demande de sucre a donc explosé. Si bien que ce condiment est devenu un produit de consommation courante en Europe à la fin du XVIIIème siècle. Au même moment, la traite négrière connaissait son apogée. Ce n’est pas un hasard : l’histoire du sucre et celle de l’esclavage sont inextricablement liées. La douceur appréciée d’un côté de l’atlantique se payait de l’autre côté de cet océan par le sang de millions d’Africains asservis dans les plantations. Jusqu’au XIXème siècle, avant que des savants allemands et français ne découvrent le potentiel sucrier de la betterave, on ne connaissait qu’une seule façon de produire du sucre : en cristallisant la saccharose contenu à l’état liquide dans la canne à sucre. Cette plante originaire de Polynésie a été importée en Inde au cours du premier millénaire avant notre ère. C’est là-bas que le processus de transformation a été inventé, ainsi que son mode de production basé sur des exploitations de grandes tailles à main d’œuvre servile, appelées « plantations ». Ce procédé est lentement diffusé d’Est en Ouest, en passant par l’Iran, l’Irak, l’Egypte et le Maroc, avant d’être exporté par les européens à Madère, dans les canaries, puis au Brésil et dans les Antilles. L’économie sucrière. Au XVIIème siècle, c’est l’île de la Barbade, alors sous domination britannique, qui pose les jalons de ce qui deviendra « l’économie sucrière », copiée d’île en île, en Jamaïques, à Saint Domingue, en Guadeloupe, en Martinique puis à Cuba. Les cultures commerciales de tabac, de coton et d’indigo, qui jusque-là étaient réalisées dans de petites fermes, y sont remplacés par de grandes plantations de sucre à vocation exportatrice, contrôlée par des capitaux étrangers. L’heure est à la mono spécialisation, au règne du roi sucre : dans les années 1660, presque toutes les terres arables de La Barbade étaient dédiées à sa culture. Deuxième caractéristique de ce « modèle » : le recours à une main d’œuvre abondante et servile. Une fois les indigènes locaux exterminés dans les colonies (par les massacres, les épidémies et l’alcool, mais aussi par la pénibilité du travail), l’esclavage et la traite négrière ont pris le relais. Dans les plantations, le travail est harassant : la durée de vie d’un esclave n’excède pas 7 ou 10 ans. Si les Européens n’ont pas inventé ce système inique, ils lui ont donné une ampleur considérable : entre 1650 et 1870, environ 10,5 millions d’africains ont subi la traite transatlantique ; 8,9 millions sont envoyés aux Amériques et près de 3 millions dans les Caraîbes.

Moteur de la mondialisation.

Historiquement, le sucre a donc été l’un des premiers moteurs de la mondialisation. Un moteur peu reluisant : il symbolise en effet les pires travers que l’on peut reprocher à la globalisation des échanges, l’enrichissement des uns se faisant sur l’exploitation outrancière des autres. Une logique qui n’a pas complètement disparu : les conditions de vie des coupeurs de cannes au Brésil et en République Dominicaine restent aujourd’hui proches de l’esclavage, un siècle et demi après son abolition (1833 en Angleterre, 1848 en France, 1886 à Cuba). Mais, dans le même temps, c’est aussi au XVIIIème siècle que les premières mobilisations internationales de Boycott des produits des Caraibes ont lieu, dans le sillage du mouvement abolitionniste anglais. Et cela bien avant que ne soit inventé le commerce équitable et son florilège de labels.